Prêtre Antony Ilin : La quatrième Rome et la fin de l’histoire

« Deux Romes sont tombées, la troisième tient bon et il n’y aura pas de quatrième ». Cette thèse historiosophique odieuse est encore bien connue de nos jours. Si son auteur, le staretz Philothée du monastère de saint Eléazar de Pskov, vivait aujourd’hui, qu’aurait-il dit de la quatrième Rome dont la perspective est en train de se dessiner sur l’horizon européen ?

Probablement, il n’aurait rien dit, puisque dans un monde où même l’Église a élevé sa voix pour défendre le pluralisme culturel et le dialogue des civilisations, la prédication de l’universalisme chrétien et du modèle civilisationnel correspondant est soit impossible, soit se transforme paradoxalement en son contraire. Contraire, parce que le triomphe d’une nouvelle Rome avec, inévitablement, une nouvelle idéologie totalitaire, est toujours le triomphe d’un tel ordre mondial où l’apostasie et l’auto-évaluation messianique vont ensemble.

S’il faut choisir entre le monde de F. Fukuyama et G. Bush le fils d’une part et les déchirures civilisationnelles de S. Hantington qui rappellent à la mentalité orthodoxe la « difficulté florissante » de l’historiosophie de Leontiev, d’autre part, nous optons sans hésitations pour le dernier. Nous choisissons ce qui nous laisse au moins un maigre espoir de conserver la fameuse « identité orthodoxe » dans les limites si ce n’est pas d’un ghetto, au moins de cette « pillarisation » de la société qui est réalisée dans certains petits pays de l’Europe.

La quatrième Rome serait, sans doute, la fin métaphysique du monde la plus manifeste, ce qui pour Philothée et Fukuyama signifie à peu près la même chose, avec l’inversion des valeurs, bien entendu. Tandis que pour Philothée la quatrième Rome est apostatique, parce que le rôle messianique est chez lui reconnu à la troisième Rome, c’est-à-dire à l’accomplissement de l’universalisme chrétien dans le cadre spirituel et politique d’un empire orthodoxe ; pour Fukuyama cette nouvelle Rome est l’aboutissement des attentes de l’humanité dans le triomphe de la démocratie libérale et du marché libre.

Il est remarquable que chez les deux la Ville terrestre reste autosuffisante, malgré l’existence des valeurs idéales ; ni la troisième, ni la quatrième Rome n’ont besoin de la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel et éblouit par l’éclat des pierres précieuses dont ces murs sont ornés.

Cependant, il n’y aura pas de quatrième Rome, car, paradoxalement, la fin du monde survient d’une autre façon, à savoir comme le triomphe du paradigme post-moderne, impossible sans le pluralisme civilisationnel dans la culture et la multipolarité dans la géopolitique. Or, puisque la vision libérale et traditionnelle sont appelées dans ce contexte à la « coexistence pacifique » qui exclut tout monopole, le relativisme dans le domaine des valeurs est inévitable, si ce n’est pas en parole, du moins dans l’action. Bref, que toute sorte de fleur fleurisse. La troisième Rome est naturellement remplacée non pas par une nouvelle Rome, mais par la nouvelle Babylone. Le ranch de Texas apparaît ainsi comme le refuge des derniers romantiques d’une paroisse de province, plutôt que des créateurs du merveilleux nouvel ordre.

Mais revenons à l’Apocalypse qui confirme en partie ce qui vient d’être dit. La nouvelle Jérusalem y est opposée non pas à la quatrième Rome, mais précisément à la prostituée de Babylone la Grande. Cela signifie que l’accomplissement eschatologique du destin du monde, la fin et la transfiguration de l’histoire survient lorsque la fin métaphysique de l’histoire, ou plus exactement, de son paradigme téléologique linéaire est déjà arrivé.

Le relativisme des valeurs et la désagrégation inévitable de la Babylone post-moderne sont remplacés dès la métahistoire par l’authentique universalisme du Royaume à venir ; la prostituée de Babylone est vaincue précisément à cause de son rejet des valeurs idéales, à cause du refus de rapporter le pluriel à l’Unique, à cause de son engouement pour le pluralisme dans toutes ses manifestations. C’est en cela que consiste son adultère mystique.

Les tentatives maladroites et tragiques, mais souvent sincères, d’instaurer l’ordre idéal de la Jérusalem céleste dans la Ville terrestre, ne sont pas l’apostasie que les idéologues de l’escape cherchent en vain dans les formations socio-politiques successives qui prétendent contrôler l’intelligence et le cœur de l’électeur et du contribuable. La plénitude des temps viendra quand de telles tentatives seront dans le domaine du passé et que l’autoréalisation des individus autonomes (dans le degré extrême et par de multiples moyens) pourra remplacer la restauration de la personne « selon l’image et la ressemblance » de Dieu dans le Corps du Christ.

Avouez-le, le multiculturalisme de la Babylone y correspond mieux que le modèle de la nouvelle Rome avec ses vertus civiles ou religieuses. 

On peut reconnaître que pour des raisons diverses, parfois pragmatiques, l’Église est à la tête de ceux qui marchent vers ce changement inévitable de paradigmes. En effet, l’apologie du traditionnalisme comme un des standarts civilisationnels possibles et admis, ni plus ni moins, s’inscrit parfaitement dans le contexte de la rhétorique post-moderne.

L’important c’est, en utilisant par contrainte le vocabulaire de la nouvelle Babylone, de ne pas perdre de vue que le défi de la mentalité post-moderne sera pour la conscience théologique une Golgotha plus redoutable que les pires persécutions. Servira-t-elle à expier les péchés intellectuels de cette même Église « militante » qui aux heures de l’apothéose, en se liant intimement avec la Ville terrestre, avait maintes fois oublié que le triomphe vértable ne l’attend que dans la Jérusalem céleste ?

Traduit du russe par le hiéromoine Alexandre (Siniakov)

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